kayak ellesmereQui sont-ils ? Que recherchent-ils ? Les Robinsons des glaces sont des êtres très curieux… Si j’ai bien compris, ils veulent vivre au plus près des glaces pluriannuelles pour témoigner de leur extinction prochaine. Car, voyez-vous, l’océan Glacial Arctique sera bientôt libre de glaces, quoi que nous fassions. Ce grand miroir qui nous protégeait des rayons trop ardents du soleil est en passe de se dissoudre. Les hydrates de méthane se libèreront, les océans monteront… La banquise épaisse et magnifique, autoritaire et magistrale, la voilà condamnée tel un secret qui s’évente, un rêve qui s’estompe. Avant qu’elle ne se retire à jamais de l’histoire humaine, les Robinsons des glaces auront vécu tout contre elle, se seront laissés porter par sa dérive. Ils l’auront accompagnée.

Début juin, ils partiront de Tassilaq, sur la côte orientale du Groenland, en kayak. Se frayant une route par les chenaux d’eau libre, tractant au besoin leur embarcation sur la banquise résiduelle, ils rejoindront Port Victor, le site où Paul-Émile Victor séjourna dans les années 1930. Puis ils choisiront une plaque. La plus belle, la plus large, la plus solide ; une plaque qui a défié les printemps, née du plus profond de l’océan Glacial. Ils y planteront leur tente et partiront avec elle au gré des vents. banquise avion Alors… advienne que pourra ! Place à l’aventure. Nul, dans les annales modernes, n’a tenté pareille expérience. Il faut se référer aux récits d’explorateurs du XIX siècle pour trouver un équivalent. Dix-neuf membres de l’expédition de Hall, en 1872, dériveront durant six mois sur une plaque de banquise, au départ de la région de Thulé jusqu’au Labrador. Les vingt-cinq membres de l’expédition Greely, à l’automne 1883, erreront de cette manière durant sept semaines entre la Terre d’Ellesmere et le Groenland. Nos trois Robinsons, dont je suis, se contenteront d’une dizaine de jours de dérive, passant de plaque en plaque pour ne pas se laisser entraîner vers le large ou se faire écraser entre deux icebergs. Il s’agira d’une expérience inédite destinée à être renouvelée deux ans plus tard, sur un parcours plus important, à travers le chenal de Kennedy.jens Jusqu’à maintenant, l’aventurier convoitait la « première ». Les Robinsons des glaces visent la « dernière ». En 2010, recourant à l’appui logistique de Vagabond, ils accèderont à la mer de Lincoln où se rassemblent les glaces de mer les plus épaisses de l’hémisphère nord. Les toutes dernières. Ce qu’ils connaîtront, ce qu’ils verront, nul après eux ne le connaîtra ni ne le verra jamais. Aucun être humain ne foulera à nouveau une banquise pluriannuelle. C’en sera fini de cette gangue de glace qui couronnait le monde. L’équilibre sera brisé et l’humanité devra apprendre à bâtir un nouvel équilibre. Ou disparaître à son tour, insidieusement. J’aime la poésie de cette histoire. Devant l’inéluctable, il nous reste la grâce d’un hommage, le courage de partager un instant le sort de la nature, sort qui pourrait bien aussi être le nôtre. En 1999, quand Émeric Fisset et moi pagayions en vue de déposer une plaque à l’endroit où disparut l’explorateur Octave Pavy, nous nous sommes retrouvés malgré nous prisonniers du pack. Le courant entraînait vers le sud les champs de banquise polaire sur lesquels nous avions échoué, nous condamnant à l’impuissance, nous livrant à l’angoisse. Cette fois, je voudrais rester confiant. Accepter mon destin en toute lucidité alors que la banquise m’impose le sien aveuglément. Penser et ressentir, là où tout est silence. Savoir si oui ou non, aujourd’hui, au XXIe siècle, un homme peut supporter l’épreuve d’une dérive glaciaire, et ce qu’il peut en retirer. Profiter des quelques années qu’il nous reste pour le découvrir, et que l’avenir se souvienne de celle qu’il ne verra plus, qui se sera éteinte avant même qu’il ait pris le temps de la dépeindre, et de l’aimer. Le périple des Robinsons des glaces est le premier volet du programme d’expéditions « Adieu à la banquise polaire » qui s’étale sur quatre ans et dont l’objet est de faire connaître le milieu de la banquise pluriannuelle de façon pluridisciplinaire avant qu’il échappe à tout jamais à nos analyses et à nos regards. Pour plus d’informations sur la philosophie qui sous-tend ce programme, rendez-vous sur le site de l’essai « Le Testament des glaces ». Pour vous joindre à cette démarche, vous pouvez prendre contact avec les Robinsons des glaces ici. canti23

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