Cette magnifique région couverte de deux petites calottes glaciaires d’où émergent des pics à l’allure très alpine est située en bordure nord du Scoresby Sund. Une petite communauté de quelque quatre cents habitants réside dans le village de Ittoqqortoormit implanté à l’entrée de ce fjord (le plus grand du monde). Ce lieu isolé est propice à l’observation animalière mais aussi à la randonnée à pied, en kayak, en traîneau à chiens et à ski/pulka ainsi qu’ aux ascensions.

Avril 2011, le temps ne semble cependant pas favorable ! Les trois jours d’attente à Reykjavik pour cause d’intempéries (tant en Islande que sur la côte est du Groenland) nous obligent à repenser notre itinéraire initial. L’arrivée tant attendue, et sous le soleil, nous motive. Nous traçons dès le lendemain, pulkas bien chargées, dans une neige fraîche et abondante, malgré des prévisions météorologiques assez médiocres. Après cette première belle journée, nous installons le campement en limite de banquise. Durant la nuit, le vent tourne et forcit, température et pression chutent, le brouillard envahit le fjord par le nord. La longue étape du lendemain semble fortement compromise. Effectivement, la tempête persiste, la neige nous cingle sans relâche, la visibilité se réduit considérablement. Nous décidons de rebrousser chemin. Après tâtonnements dans ce « Grand blanc » cotonneux et sous les assauts incessants du blizzard, l’arrêt s’impose. Nous devinons une grosse congère qui fera office d’abri contre les éléments déchaînés semblant vouloir sévir. Après quelques heures de terrassement et des mètres cubes de neige évacués dans les rafales, de multiples précautions afin de ne rien laisser échapper, nous nous glissons enfin (après avoir jeté pêle-mêle notre équipement, sans oublier les pelles, outils indispensables pour sortir) dans notre minuscule tente, véritable havre douillet dans lequel nous resterons durant quatre jours.

Notre activité se réduit à des sorties régulières (toutes les quatre à cinq heures) pour déblayer la neige accumulée sur notre toile et comblant irrémédiablement notre fosse, ce qui nous occupe environ une à deux heures ! Il est tombé plus d’un mètre cinquante de neige en une nuit.

Les pulkas disposées en rempart à l’arrière de la tente disparaissent elles aussi. La tranchée creusée nous permettant d’y accéder, elle, au contraire, tend à se creuser : belle étude, grandeur nature, sur la dynamique des fluides ! Les jours d’attente se suivent et se ressemblent ! Nous décidons, grâce au téléphone satellite, de prendre des informations sur les prévisions météorologiques futures : brève fenêtre de beau temps (vingt quatre heures tout au plus) avant l’arrivée d’une nouvelle perturbation.. Nous saisissons l’aubaine et plions rapidement le camp dès les premiers rayons de soleil pour rejoindre le village. Notre projet n’est plus que souvenir, mais notre séjour groenlandais toujours d’actualité. Débute une nouvelle attente à Itto, avant de filer enfin en direction ouest vers l’intérieur du fjord. En soirée, nous atteignons Cape Hope, ancien hameau abandonné dans les années cinquante. Quelques cabanes plus ou moins délabrées hébergent les chasseurs durant la saison. Nous avisons l’une d’elles. Au petit matin, nous nous élevons, sacs légers, vers un vaste plateau jusqu’à un promontoire. Les assauts permanents du vent soulèvent d’énormes volutes de neige.

La vue porte loin vers le fond du fjord, laissant apparaître une banquise tourmentée dont la surface est ponctuée de larges polynies : conditions idéales pour phoques, morses et…ours blancs ! Le blizzard nous condamne une nouvelle fois à l’immobilité pour quelques jours, mais dans un espace vital considérablement amélioré ! Nous ne pelletons que la congère bloquant la porte d’entrée. De la fenêtre, nos contemplons les cristaux de glace et de neige dansant dans la lumière blafarde et restons admiratifs au passage de corbeaux, de mouettes et surtout de ces minuscules passereaux que sont les bruants des neiges et qui semblent se moquer des tourmentes. Un renard vient régulièrement se délecter des résidus de repas laissés par les chasseurs. Pas d’ours, mais des empreintes… Dès la prochaine journée quelque peu ensoleillée, nous repartons vers le village, notre objectif étant de ne manquer ni l’hélicoptère ni l’avion qui nous ramèneront vers l’Islande.
Mais d’hélico et d’avion, point , la « lessiveuse dépressionnaire» ayant repris son travail de sape ! Et c’est avec un jour de retard que nous atterrissons par un violent vent de travers à Reykjavik. Cette expédition s’est muée en retraite spirituelle dans un trou à neige.
« Seuls le temps et la glace sont maîtres » disent les Groenlandais.
« Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage » nous enseignait Jean de la Fontaine.

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