productions Slava et H.S.R.A. 29 minutes, 2011

SYNOPSIS
Georges Nicolas, non-voyant depuis 1995, tente la traversée de l’Islande à pied, en compagnie de Philippe Sauve. Des champs de laves éjectées des volcans au pied du plus grand glacier d’Europe, le Vatnajökull, en passant par les désolants territoires des Highlands, Georges marche en butant sur chacun des cailloux jalonnant son chemin et ne distinguant du pays traversé qu’un décor en noir et blanc.

PORTRAIT – GEORGES NICOLAS et PHILIPPE SAUVE
Georges Nicolas est l’auteur d’un raid à chien de traîneau en Laponie finlandaise et le fondateur de l’association Handicap Sport Raid Aventure qui permet à des personnes mal voyantes de pratiquer des sports extrêmes : escalade, parapente… Il se consacre aujourd’hui à la préparation de plusieurs expéditions. Philippe Sauve voyage depuis près de 20 ans. Membre de la Société des Explorateurs Français, conférencier et réalisateur, il vit aujourd’hui dans le Var.

LA TRAVERSEE DE L’ISLANDE A PIED AVEC GEORGES NICOLAS, NON-VOYANT
Imaginez que vous marchez sur une route et que vous n’entendez que le son d’une canne blanche qui frappe le goudron. Imaginez que vous êtes parti traverser un pays : l’Islande, mais que de ce voyage vous ne verrez rien, ni le ciel ni la terre, aucun visage, aucun paysage. Cette maladie rare, nommée choroïdite multifocale bilatérale, évolutive, vous a rendu aveugle, et bientôt c’est à votre ouïe qu’elle s’en prendra. Ainsi, vous ne percevrez plus que dans le lointain les heurts de votre canne sur le bitume, le chant des torrents des cascades ou le son du vent fouettant votre visage. Que vous restera-t-il alors pour apprécier l’univers qui vous entoure ? Georges Nicolas est allé chercher la réponse à cette question au bout d’un effort surhumain, butant sur chacun des cailloux jalonnant son chemin, ne distinguant du pays traversé qu’un décor en noir et blanc.
Georges marche agrippé à mon bras comme il tient le harnais de sa chienne guide Thémis. Nous n’avons pas pu l’emmener avec nous pour cette expédition, car l’Islande met en quarantaine, aux frais des propriétaires, tout animal étranger. Je deviens les yeux de mon compagnon.
Je lui indique les obstacles du terrain et lui décris les zones visitées. Nous quittons la ville départ de notre voyage, nommée Husavik. L’air marin du port des pêcheurs islandais, venu de l’océan des baleines, où se confondent l’Atlantique Nord et la mer Arctique, s’attenue sur la route qui mène à l’intérieur des terres. Nous empruntons la piste F26 qui traverse l’Islande du Nord au Sud, sur près de 300 kilomètres.
Des champs de laves éjectées des volcans au pied du plus grand glacier d’Europe, le Vatnajökull, en passant par les désolants territoires des Highlands où ne peuvent survivre que les cailloux, lieux où se sont déroulés les entraînements des cosmonautes en partance pour la lune, nous marchons comme deux sherpas mal entraînés, portant une charge de 20 kilogrammes : le poids de notre autonomie constituée de nourritures lyophilisées et de l’équipement de campement.
L’automne n’a pas de feuilles à rougir en ces régions dépourvues de végétation. L’hiver y installe dés septembre son froid polaire. Les rivières des glaciers ne coulent plus assez pour remplir nos bouteilles. Nous puisons dans des marres croupissantes l’élément vital et le purifions avec l’aide de pastilles magiques, désinfectantes, appelées micro-pures.
Si au début de la marche la main de Georges agrippée à mon bras me déséquilibre, elle devient en quelques jours un véritable soutien. Nous faisons à présent corps dans notre avancée improbable. L’humour prend souvent le pas sur la fatigue : « Tu as de la chance de ne pas voir les immensités qu’il nous reste à franchir ! » dis-je à mon ami.
Je m’épuise psychologiquement en surveillant les cailloux placés sur le chemin de Georges, tandis qu’il s’épuise parce qu’il ne voit rien du chaos sous ses pieds. Au point qu’au sommet d’un col à 700 mètres, abrités des vents violents derrière un bloc, nous comprenons que la marche doit cesser. Après des crevasses au pied provoquées par le frottement de ses chaussures, voilà qu’une vilaine entorse à la cheville empêche mon équipier d’effectuer les 25 kilomètres journaliers. Ce n’est donc pas le manque de vision qui fait obstacle à notre avancée, ni même notre condition physique qui se renforce depuis notre départ, mais la solidité de nos pieds. « Maintenant, me dit Georges, tu voyages avec un aveugle boiteux ! »
Quelques jours de repos s’avèrent nécessaires. Cela nous oblige à abandonner l’idée de notre projet initial de traverser le pays à pied dans sa totalité. Mais qu’importent les distances accomplies. L’essentiel n’est-il pas ce voyage peu banal, vécu ensemble, avec nos deux perceptions différentes de ce drôle d’univers alentour, que nous pouvons partager. Cette différence de perception nous donne parfois l’impression de vivre cette aventure chacun de notre côté, comme si la non voyance de Georges nous séparait de mille lieux. Nous demeurons pourtant étroitement liés pour nous extraire ensemble des dunes lunaires.
Au bout de la piste F26, atteinte finalement grâce à l’aide d’un couple d’Islandais à bord de leur 4×4, la canne blanche de Georges reprend son toc-toc lancinant sur l’asphalte d’une route rectiligne qui mène à la mer du sud. Au pied des volcans Hekla et Eyjafjallajökull, en perpétuelle activité, ou sous les fumeroles des sources d’eau chaude, nous continuons d’avancer malgré les douleurs de l’entorse, et parvenons enfin à accomplir nos derniers kilomètres. ( près de 150 )
20 jours après notre départ, et le franchissement d’une vaste plage, le chahut des vagues inspire la fin du voyage. Au sommet d’une butte se profile à l’horizon la bande éblouissante de la mer agitée. Georges se tient à sa canne. A la senteur des effluves marins, il ne peut s’empêcher d’éclater en sanglots, tant l’effort pour atteindre ce but a été éprouvant.
Je lui demande alors : « Depuis que tu as perdu la vue en 1995, qu’est-ce qui t’aide à avancer ? » Il me répond : « Je continue de vivre et marche pour mes amis, ma famille, ma femme et ma petite-fille dont je ne connais pas le visage. Elle sera toujours une ombre… »

Philippe Sauve