Mars 1992, cela fait un peu plus d’un an que le régime soviétique s’est effondré ; un matin je reçois une lettre manuscrite en provenance de Magadan : « Notre institut ornithologique ne reçoit plus aucun paiement du gouvernement, pour continuer à financer nos recherches, nous sommes prêts à accueillir des touristes… aidez-nous, vous ne le regretterez pas !… »
Et effectivement nous ne l’avons pas regretté : deux semaines plus tard, nous prenions l’avion pour Magadan, lieu dont je n’avais jamais entendu parler jusqu’à cette fameuse lettre…
Premier choc, l’embarquement (il faut préciser qu’à l’époque, pratiquement aucun Occidental ne pouvait y aller librement ; si le système soviétique s’est effondré, les habitudes, elles, sont bien ancrées) ; à Moscou, nous nous retrouvons seuls Occidentaux, dans un aéroport sans indications, où tout paraît secret. Sur le tarmac, nous errons parmi une bonne centaine d’Antonov et d’Iliouchine alignés « au cordeau » sur quatre rangées, avant de retrouver notre avion. Durant les onze heures de vol qui s’ensuivent, le personnel de bord ne distribue qu’une petite tasse de thé, les Russes, eux, prennent l’avion comme nous le train dans les années 1950, déballant de grosses valises leurs victuailles… Nous, en bons habitués des vols occidentaux nous n’avons rien prévu, mais notre voisin de siège sort de son sac une grosse miche de pain et un énorme bocal de caviar rouge…

Après ces deux semaines de repérage, l’été suivant nous serons les premiers Occidentaux (et probablement toujours les seuls à l’heure actuelle), à descendre la Kolyma en kayak sur près de 1500km. Ce fleuve fut rendu célèbre par ses goulags, situés tout au long de son parcours qui traverse la Sibérie extrême-orientale pratiquement depuis la mer d’Okhost, au sud jusqu’à l’océan Arctique. Très peu de gens sur ce parcours, mais lorsque nous en rencontrons, quelles rencontres inoubliables et incroyables !!!

– Ainsi cette mamie, ancienne apparatchik du parti, qui est, visiblement venue se perdre ici pour se faire oublier, débarquant un soir dans notre camp, un fusil en bandoulière et l’autre sous le bras, une bouteille de vodka dans chacune des deux poches de son pantalon, avec dans la main, un énorme bout de lard gras…- qu’ils étaient bons, ce lard et cette vodka…- vingt ans plus tard, lorsque nous revoyons des participants, ils nous en reparlent encore !

– Ainsi ces militaires-pompiers, chargés de surveiller les éventuels feux de forêt, que nous croisons au détour d’un méandre et qui nous embarquent pour un tour d’hélico où, pour nous faire comprendre comment se conduit un hélico, n’hésitent pas à mettre, en plein vol, l’un d’entre nous aux commandes…

– Ainsi cette falaise, en plein dégel du permafrost, regorgeant d’ossements de mammouths où il n’y a même pas à se baisser pour les ramasser…, seul le poids et l’encombrement nous empêchent de nous charger !

– Ainsi la découverte de ce goulag, où tout semblait figé, comme s’il avait été abandonné juste avant notre arrivée, que d’émotions en arpentant le camp !

– Ainsi cette proposition d’aller pêcher le saumon, où en bons Occidentaux, nous nous pointons avec nos « petits lancers » et où, arrivés au bord de la rivière qui fait bien dix mètres de large, nous découvrons que les saumons qui remontent sont tellement nombreux que l’on pourrait traverser à pieds secs la rivière en leur marchant dessus !

Que de souvenirs de ce « Far East », probablement comparable au Far West dans les années 1920 !

Avec l’Institut de Magadan, nous ferons d’autres voyages à peine croyables…

Le printemps suivant, nous affrétons un Antonov 74 au départ de Moscou ; un biréacteur d’une trentaine de places rien que pour nous, pour aller dans la région de Chersky, sur le delta de la Kolyma. Là, nous restons deux semaines dans un camp Tchoutche, partageant le mode de vie des autochtones, nous déplaçant avec le troupeau. Comme eux, nous mangeons toutes les trois heures du renne rien que du renne, à toutes les sauces, rien d’autre ; un jour pourtant, une des participantes se réjouit : « regarde ces grosses nouilles farcies aux épinards, tu vois bien qu’ils ont autre chose que du renne ! » mais les nouilles aux épinards sont en fait des intestins de renne, avec encore le lichen dans les boyaux !

Jean-Luc et Nicole Albouy

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