1-Heureux Hasard
C’ est le hasard qui m’a permis à 40 ans de réaliser mon rêve : découvrir l’Arctique, flirter avec les icebergs, et rencontrer les inuit !
En visite au salon nautique à Paris en 1989 avec mon club de kayak, je m’arrête devant un stand où de superbes photos me laissent en extase, et je verbalise ma pensée : « -c’est mon rêve d’aller pagayer au milieu des icebergs ! ». Derrière moi, une voix me répond : « -Mais c’est quand tu veux Annick ! Viens donc  accompagner nos rando-kayak » ??? Quelle surprise ! C’est Jean Luc Albouy, avec qui je pratiquais régulièrement la spéléo en Normandie dans les années 1970.

Par la suite, j’avais opté pour un autre sport de plein air : le kayak, et j’encadrais pour le comité départemental des randonnées itinérantes le long des côtes françaises. S’étant lui aussi mis à la pratique du kayak, Jean Luc connaissait mon parcours à travers les articles que j’écrivais dans la revue Canoë Kayak Magazine. Cela faisait une quinzaine d’années que je n’avais pas entendu la voix bien particulière de Jean Luc, et je découvre qu’il a créé une association G.N.G.L. qui propose des séjours kayak en Arctique…
L’ idée fait son chemin…Jean Luc cherche des accompagnateurs…je participe à 8 jours de stage en Bretagne qu’il organise entre Noël et la nouvelle année…je découvre le « nautiraid » que je trouve très stable et maniable malgré ses dimensions. J’hésite toujours entre l’envie de naviguer dans l’ Arctique et la responsabilité que représente un tel accompagnement. Et, il y a encore une étape à franchir : apprendre à me servir d’un fusil et à tirer avec du gros calibre…car, si l’ours blanc est protégé, il faut aussi se protéger de lui en cas de nécessité.
Eté 1990, je pars au Spitzberg pour encadrer deux séjours de 15 jours chacun. Ce sera « cool » m’affirme Jean Luc. Tu seras dans le fjord de Longyearbyen, protégé des vents et à cette période de l’année les ours sont remontés vers le nord…….Troisième soir, au bivouac, je discute du fusil avec les clients… nous improvisons une cible…je me cale, regarde dans le viseur… J’ hallucine ! ? Je vois un ours derrière la cible ! Au même moment une personne du groupe crie «  c’est quoi la masse blanche qui a plongé dans l’eau ? »…et les autres en chœur lui répondent « un ours » ! Entre émerveillement et inquiétude, je veille toute la nuit, mais il ne reviendra pas…pas cette nuit…mais trois nuits plus tard, nous l’observons nager dans le fjord, débarquer près de nos kayaks, faire des allées et venues sur la plage et s’en aller…
Rencontrer le Seigneur de l’ Arctique était peu probable, mais cela s’est produit ! Les imprévus dans les régions polaires sont souvent d’actualité, et le Spitzberg m’en a offerts de nombreux lors des 11 séjours que j’y ai effectués par la suite.
Merci à Jean Luc et à GNGL de m’avoir fait confiance , et permis de découvrir des régions fabuleuses !

2- moments magiques
En 1995 j’accompagne un raid kayak au nord du Spitzberg, un mois d’itinérance en autonomie totale. Ce jour là, nous longeons le nord de la côte ouest, le vent s’est levé, la mer est houleuse. Nous approchons d’un fjord où nous comptons nous abriter. Vent de face, dans le premier kayak, je pagaie tête baissée ; dans les autres embarcations, la fatigue commence à se faire sentir. Au moment de virer pour entrer dans le fjord, les 3 autres kayaks me doublent (ils avaient retrouvés des forces !?!? ) et leurs occupants hurlent, mais leurs cris sont emportés par le vent. L’eau est plus calme, nous débarquons et ils m’expliquent leur panique : à l’instant où je pénétrai dans le fjord, un ours en sortait à la nage…entre 3 et 5 mètres de l’avant de mon kayak, l’ours s’est redressé, hissant sa tête hors de l’eau, puis s’est écarté nous laissant le passage en nous regardant, et s’est éloigné. Le vent contraire n’avait pas porté notre odeur jusqu’à ses narines et sans doute fut-il surpris ! Le plus désolant, c’est que têtes baissées dans un ultime effort, mon coéquipier et moi, nous n’avons rien vu ! Mais l’excitation des autres et leurs explications de la scène restent un souvenir très fort.


Des moments magiques dans l’Arctique, j’en ai vécu beaucoup, comme celui d’un crépuscule tout rose où nous naviguions. Cette nuit là, malgré mes efforts pour appuyer sur la pédale de commande du gouvernail, il refusait de bouger. Je tire sur la cordelette pour le relever et je sens une résistance. Il est sans doute bloqué ! Et soudain, les pédales bougent seules ??? Un gros phoque barbu s’amusait avec le safran, jouait avec les reflets argentés de cette pièce métallique et la maintenait dans sa gueule. Puis passant de kayak en kayak, il émergeait sa tête nous regardant de ses yeux ronds et semblant sourire dans ses vibrisses. Avait-il trouvé dans nos « nautiraids » rouges un nouveau compagnon de jeu ? Et qui observait le plus l’autre ?

3- bélougas
Toujours au Spitzberg, dans la Baie de la Croix, notre groupe de six kayaks fut le centre d’intérêt d’un troupeau de bélugas. Nous avions vu leurs dos ronds et blancs venir dans notre direction. Pour plus de sûreté, j’avais fait mettre les kayaks côte à côte , les pagaies posées en travers, faisant ainsi un radeau qui augmentait notre stabilité. Nous furent entourés par les cétacés, nous avons évalué leur nombre à une vingtaine. Curieux, ils nous fixaient de leurs yeux globuleux, s’approchaient au plus près de nos embarcations mais sans y toucher. Incroyable cette proximité ! Les bélugas se mouvaient tout en douceur et nous aussi nous évitions tout geste brusque pour ne pas les effrayer. Peu à peu la confiance s’est installée, nous avons abandonné la position « radeau ». Ce fut une demi-heure d’observation et de pur bonheur ! Puis il fallut rompre le charme…doucement, un à un, nous avons remis les pagaies dans l’eau et avons quitté cette scène féerique. Personne ne parlait dans le groupe, chacun prolongeait dans ses pensées ce moment intense que nous avions partagé avec ces baleines blanches.

4- narval
Je suis allée plusieurs fois au Nunavut et j’ai rencontré Pauloosie, inuk de 70 ans environ, fier de revivre avec nous la vie de ses aïeux. Alors qu’il m’accompagnait pour l’encadrement d’un groupe en cabotage, les hommes de son village traquaient un troupeau de narvals qui passait au large. La vie communautaire est très forte au Nunavut, les chasseurs ont tué un narval pour Pauloosie. Avec son bateau nous allons sur les lieux de la chasse. Un narval flotte, attaché à une bouée. Pauloosie le remorque sur la plage et entreprend tout un rituel. Ce n’est plus pour nous qu’il agit. Il vit sa tradition et exécute des gestes ancestraux. Il danse avec respect autour du cétacé et chante avec des sons gutturaux tout en aiguisant un long couteau. Nous n’existons plus pour lui, il est ailleurs, avec ses ancêtres. Puis d’un geste très précis, il entame la peau du narval, en découpe une large plaque laissant 1 à 2 cm de graisse. Ce morceau, il va le faire bouillir sur son bateau (nous goutterons plus tard ce met exquis des inuit, le « matak »). Il revient avec deux couteaux, m’en donne un, et avec beaucoup de mimiques faciales dont il possédait l’art, il m’invite à dépecer une partie du narval avec lui. C’est un véritable honneur ! Dans le froid, les manches relevées, je taille dans la graisse pour accéder à la chair. Mes mains, mes avant-bras luisent de graisse et ma peau est devenue très douce… mais je sens fort ! La scène pourrait paraître surréaliste, mais ici cela fait partie du quotidien.
Depuis ce jour là, les inuit de Quikitarjuaq m’ont appelée Annickissa.