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Nicole a participé au voyage au pôle Nord organisé par Grand Nord Grand Large en 1994 et nous raconte sa fabuleuse aventure. Au programme : des ex-soviétiques superstitieux, des chutes mémorables, un chocolat agressif, et 17 skieurs courageux, endurants et amoureux des terres polaires. 

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Une expédition immanquable !

Le pôle Nord ! Quand GNGL m’a téléphoné, un jour d’octobre 1993, pour me proposer de participer à une expédition à ski au pôle Nord à partir de la Sibérie, j’ai dit « Pourquoi pas ? », puis j’ai raccroché, saisie, figée par une violente émotion devant l’impensable, l’inouï. Subitement, je faisais partie des grands… des vrais … C’était un peu comme une consécration.

Suite à l’ouverture récente du monde soviétique, Grand Nord Grand Large projetait une expédition de reconnaissance vers le pôle à partir de la Sibérie, afin de réaliser des repérages pour d’éventuelles expéditions ultérieures plus cadrées. Il s’agissait de rallier tout d’abord la banquise de mer, relativement stable aux alentours du 89ème parallèle, puis d’effectuer à ski et en autonomie totale, les 120 km, sans compter la dérive, permettant d’atteindre le point mythique où tous les méridiens de la Terre convergent. Cette expédition devait donc s’effectuer avec un groupe d’amateurs sur un terrain jamais emprunté et, cerise sur le gâteau, ce serait la première fois que des femmes françaises (nous sommes 6) vont au pôle Nord sans y être déposées confortablement en hélicoptère.

L’appréhension avant le départ

L’organisation fut longue et difficile, et 8 jours avant le départ rien n’était encore certain. En ce qui me concerne, l’euphorie des premiers temps a fait place à une sourde angoisse relative à ce que j’appelle les « dangers objectifs » tels que l’insécurité des avions russes, les pièges de la glace et les ouvertures brutales d’eau libre, les ours, le froid bien que ce dernier élément me soit maintenant familier. Nous partons enfin le 26 mars 1994, et je plonge très vite dans cet autre monde qu’est celui du voyage engagé. Je retrouve Odette, mon équipière du Spitzberg, qui m’avoue avoir eu les mêmes états d’âme que moi durant ces derniers mois.

6 femmes, 11 hommes et 2 tonnes de matériel embarquent pour la grande aventure, via Moscou puis Khatanga, en Sibérie septentrionale où l’on retrouve Bernard Bouygues de Parallèles 90, organisateur des grandes expéditions polaires comme celles de Jean-Louis Etienne. Un voyage au-dessus de la Sibérie, déjà inconfortable, d’où l’on s’échappe en plongeant son regard dans l’enfer blanc qui, pendant 6 heures et malgré la nuit, déroule sous nos pieds sa blancheur sans fin. L’immense Sibérie, où, dans l’imaginaire occidental, personne ne va ou n’en revient, et qui est pourtant tellement peuplée.

Khatanga nous accueille au petit matin par une température de -23°C. Nos vêtements de citadins ne sont pas du tout adaptés et nous ne pouvons pas atteindre nos équipements. Les yeux encore embués par cette nuit cahoteuse, nous avons froid.

Dans une petite salle d’attente, Bernard Bouygues nous présente l’itinéraire et règle les dernières questions techniques de l’expédition, mais surtout il nous informe que les Russes perçoivent très mal que des femmes fassent partie de l’équipe. Les femmes portent malheur et ils sont inquiets pour la réussite de l’expédition. Par ailleurs, une telle expédition devrait partir sous une bonne lune, ce qui n’est pas le cas.

Pour l’heure, nos ennuis réels portent sur les autorisations militaires à obtenir, sans lesquelles il ne nous est pas possible de poursuivre le voyage puisque nous devons prendre un avion militaire et transiter par leur base, encore secrète il y a 3 ans. Si effectivement l’ouverture récente du monde soviétique nous permet d’effectuer cette expédition, la Sibérie reste encore fermée sur bien des points, ce qui justifie notre inquiétude.

Cap plein nord

Les autorisations enfin acquises, nous embarquons aussitôt dans un Antonov 26 sans chauffage pour la base de Sredny sans avoir eu la possibilité d’accéder à nos vêtements pour le froid, et où nous nous entassons comme nous pouvons au milieu des bagages, des conteneurs et des citernes de kérosène, ou sur des bancs en tôle pour les plus chanceux. Deux ou trois Russes, engoncés dans leur chapka en fourrure et leur grosse parka font le voyage avec nous. L’un d’eux sort tranquillement une cigarette, l’allume, les pieds posés sur un gros bidon de kérosène…

Dans une ambiance assourdissante de bruits de moteur, nous partons plein nord en survolant la taïga immaculée, zébrée de rivières gelées, puis la toundra. Penchée sur mon hublot qui me renvoie un air glacial, je m’enivre de cette coulée blanche.

avion

La base militaire de Sredny est à 79°50’ de latitude dans le nord des îles de la Terre du Nord. Il fait -13°C mais avec un vent de 30 km/h, cela correspond à une température ressentie de -30°C. Il devient extrêmement urgent de se changer, et après avoir kidnappé nos sacs de voyage, chacun opère selon ses possibilités sur la piste glacée en dégustant ses premières onglées. Les militaires de la base accueillent probablement pour la première fois un groupe d’amateurs assez fous pour aller seuls au pôle Nord uniquement pour le plaisir, et ne souhaitent visiblement pas que nous nous attardions chez eux.

Le ciel est laiteux, la lumière blanche et l’air gonflé de neige soufflée. J’ai conscience que ce sera désormais mon environnement quotidien.

Au-delà de la base de Sredny , il n’y a plus de piste d’atterrissage et c’est avec 2 hélicoptères chargés à bloc, au matériel parfois très vétuste, que nous allons rallier, en 9 heures , notre point de départ prévu à la latitude 89° , après une halte au cap Arktichesky puis sur une base dérivante scientifique (à 86°, mais à cette date il n’y a personne) pour faire le plein de carburant. De là, nous repartons avec un seul hélico. Les conditions météorologiques sont bonnes et le survol de l’océan Arctique, à environ 100m d’altitude, est le moment magique, mélange d’émerveillement et d’inquiétude donnant toute sa dimension à l’expédition.

La banquise, très fracturée près du cap, devient plus compacte au fur et à mesure que nous avançons malgré l’omniprésence de très larges fissures d’eau noire. Nous sommes en 1994, et le réchauffement climatique n’est pas encore visible. J’apprécie beaucoup l’accueil du pilote qui nous permet d’accéder à la vue panoramique de sa cabine ainsi que le bortsch, longuement bouilli sur un réchaud à gaz installé au milieu de l’hélicoptère. Avec du pain russe, une tranche de concombre et un amical sourire, c’est divin, d’autant que nous n’avons rien mangé depuis au moins 12 heures.

Le débarquement

29 mars. Nous voilà enfin à la latitude 89° nord et un peu à l’est de la longitude 90° où la banquise parait moins ouverte. Il fait -30°C et peu de vent. Il est 23 heures locale. Le soleil, jaune pâle et tout rond, apparu depuis seulement 8 jours, est à quelques centimètres au-dessus de l’horizon. Désormais il veillera en permanence sur nous.

Les Russes déposent notre matériel et ne s’attardent pas. Ils doivent venir nous rechercher le 6 avril, soit dans 8 jours, au pôle si tout va bien, sinon là où nous serons parvenus. Nous leur confions la bouteille de champagne puis ils nous saluent en faisant des ronds dans le ciel. Le petit point orange s’estompe en ronronnant et c’est subitement un silence pesant, l’étreinte de la solitude qui nous plante face à ce que nous avons voulu et qu’il faut assumer. Je connais ce sentiment puissant, et je reviens pour cela. Sauf que maintenant je suis sur une masse d’eau mouvante.

hélicoptère

Pour des raisons de logistique et de sécurité, nous avons formé 2 groupes qui progresseront ensemble mais en autonomie totale. Pour l’heure, il faut monter le camp, faire fondre la glace pour boire et manger, s’organiser, se reposer. Le repas du soir, sous la tente mess, est toujours un moment privilégié, vécu comme un havre de confort et de sécurité où chacun se libère de sa fatigue et de ses tensions dans la chaleur du groupe.

Demain, avant de partir, il sera temps de ranger mon sac à dos et ma pulka en positionnant avec minutie les objets dont je pourrais avoir besoin dans la journée afin de les trouver sans avoir à les chercher. C’est une démarche essentielle pour éviter les catastrophes.

La marche lente des explorateurs

Le démarrage fut long, environ 4 heures, avant que la longue colonne multicolore à dominance rouge s’ébranle dans un silence presque religieux, chacun enfoui dans ses fourrures polaires. Il parait qu’il fait -38°C et à cette température il ne faut surtout pas rester inactif. Néanmoins tout est étonnamment lent, à l’image de ce soleil, cercle blafard, sans chaleur qui, posé sur l’horizon, me paraît immobile. Le plus dur a sûrement été le montage des fixations sur les skis, opération qui auraient dû se faire à l’abri d’une base.

Dès le premier jour, je me suis rendue compte que cette expédition dépassait les limites auxquelles les froids secs du Canada arctique m’avaient habituée. Une humidité persistante, des températures plus basses, un terrain plus difficile et mouvant, une concentration constante pour prévenir les gelures ou négocier un passage, toutes choses par ailleurs attendues et qui imposent essentiellement 2 exigences : un très bon équipement et un enthousiasme à toute épreuve. Je les avais.

Le terrain a de suite été ce qu’il sera globalement tout au long de l’expédition. De hauts et puissants hummocks, parfois enchevêtrés les uns dans les autres, barrent notre route. Un sol hérissé d’aspérités de glace, des crêtes de compression parfois hautes de 10m et longues de centaines de mètres. Il faut alors trouver une voie et lorsque c’est impossible, ou rendu trop périlleux par le poids des pulkas que nous tirons (environ 60kg), il faut les contourner, tout comme ces effrayantes ouvertures d’eau libre et très noire, qu’il faut longer parfois longtemps avant de pouvoir les traverser. Puis, il y a les passages sur des cassures de banquise fraîchement regelées, donnant l’impression vertigineuse de marcher sur l’eau et il y en aura 3 dès le premier jour.

pulka 1

Lors d’une traversée délicate sur une faille d’eau libre d’environ 2m de large où flottaient des blocs de glace suffisamment aplanis et costauds pour tenter le passage, l’inévitable se produit. Jean-Luc tombe dans l’eau jusqu’à la taille, son ski n’ayant pas tenu sur ces blocs de glace instables, et se rattrape heureusement à un autre bloc tandis que l’un de nous l’aide à sortir de l’eau. Son équipement étant bien étanche, seuls ses pieds ont été mouillés. Il enlève aussitôt chaussures et chaussettes qui, au contact de l’air raidissent instantanément, pour enfiler des chaussettes sèches et ses Moon Boots. Il est sorti indemne de cette mésaventure mais devra désormais progresser à pied jusqu’au bout, skis et chaussures de ski gelés sur la pulka, devenue par ce fait plus lourde à tirer et moins stable. Mais surtout, il aura un plus gros risque de passer au travers d’une glace trop fine.

C’est la gorge nouée et des crampes dans le ventre que je traversai à mon tour cette faille en m’équilibrant sur les blocs de glace après avoir enlevé skis et pulka qui furent tractés séparément.

La gestion du froid

A une température de -38°C, le moindre souffle de vent lacère la peau et les onglées sont déjà incessantes. Surtout, bouger ses doigts en permanence dans ses gants pour les sentir vivre. Les pauses, prévues toutes les 90mn, sont nécessaires pour boire ou grignoter, encore fallait-il avoir eu la précaution de mettre la barre de céréales à portée de main, tant les manipulations sont difficiles et le refroidissement rapide. Il faut vite repartir. Bouger est la seule façon de vivre.

J’ai froid. Tout le monde souffre du froid. Michel est visiblement épuisé, en état avancé d’hypoglycémie. Grand baroudeur mais peu habitué aux raids arctiques, il a négligé quelques préparatifs qui ne lui laissent pas le temps de se sustenter lors des arrêts. Son état devient inquiétant et il s’écroule sur son sac à dos lors d’un bref arrêt.

Nous terminons cette première journée à 22h, après 6 heures de progression. Peu importe l’heure puisque le soleil est toujours là, disque d’or blanc qui semble ne jamais changer de place. L’essentiel est de respecter un rythme qui sera : 8 heures de ski, 8 heures de sommeil, 8 heures pour le camp (4h pour le monter et 4h pour le démonter) mais nous ferons souvent 9h de ski, voire plus.

Toute la nuit la banquise va craquer avec des gémissements sinistres. Le camp est entouré de hummocks importants au milieu desquels se dessinent quelques lignes d’eau noire. L’une peut s’ouvrir brutalement au milieu du camp, ou sous la tente…

Je dors peu, transie de froid et terrée au fond de mon duvet. Au réveil, Odette, qui partage ma tente, m’annonce qu’elle a plusieurs doigts gelés qui la font souffrir. Un long moment de doute s’installe. Un pôle, vaut-il des doigts ?

Je partage son angoisse et l’aide à supporter ses souffrances. Aidée par quelques médicaments, il ne lui reste plus qu’à adapter le quotidien à ses 7 doigts qui resteront gonflés, blancs, durs et douloureux jusqu’au bout, mais qui lui permettront néanmoins de skier, courageuse et motivée par le but à atteindre.

pulka 2

Le pliage du camp de ce premier matin fut lent et difficile, rançon d’une première journée au rythme soutenu qu’il faudra absolument maintenir. Le pôle n’est pas gagné d’avance et c’est à nous d’aller le chercher par ce trajet jamais emprunté.

Les gelures, les onglées plus ou moins supportables et durables sont le lot de chacun tout au long de la journée, aiguisées par les arrêts et la corde de cette pulka qu’il faut sans cesse tirer, pousser ou retourner pour la débloquer des blocs de glace. Parfois, il faut enlever les harnais pour porter la pulka à travers les crêtes de compression afin d’éviter un grand détour. Je suis en permanence à l’écoute de mes doigts, une vigilance draconienne qui m’a permis d’échapper aux gelures.

Michel est reparti ragaillardi par la nourriture mais hélas très vite puni en se cassant une dent sur un carré de chocolat. Il fait -35°C et tout ce qui n’est pas vivant se transforme en pierre.

Un soleil qui ne chauffe pas

Notre progression s’effectue dans cette lumière pâle, mélange de blanc, de jaune, parfois de rose irisé de violet, caractéristique de l’Arctique, produite par un soleil qui ne chauffe pas, n’éblouit pas, si bien qu’il n’est pas nécessaire de porter des lunettes, que nous ne pourrions d’ailleurs pas supporter car elles se recouvriraient de glace instantanément. Le givrage est dû à la transpiration qui par ailleurs nous recouvre tous, bonnets, barbes, cheveux égarés transformés en stalactites, cils pris dans la glace qui dessinent le paysage à travers des barreaux blancs. Un paysage aux contours chaque jour identiques mais aux variations infinies et magiques, différent de celui que j’ai connu dans le Grand Nord canadien. Le soleil, toujours à la même place mais chaque jour un tout petit peu plus haut. L’impression étrange de marcher sur un disque plat où l’horizon s’arrête brutalement sur la courbe d’un cercle que je sens tout proche et dont le centre serait le pôle. Après cette limite, on devrait tomber dans le vide…

ski

L’orientation s’effectue à l’aide de ce même soleil et de l’heure, la boussole n’étant pas utilisable car elle indiquerait le pôle Nord magnétique situé, en 1994, à 7° ouest. Il faut une bonne habitude, mais Gérard et Eric, nos guides, sont des chevronnés. Ils se repèrent également aux sastrugi, petites vaguelettes sculptées dans la glace dans le sens du vent dominant, typiques des régions arctiques et rendant la progressant à ski très pénible. Matin et soir, nous faisons le point au GPS, qui, à cette époque, n’est pas encore une technologie vulgarisée.

La balise Argos est branchée en permanence et transmet notre position au CNET de Toulouse, chargé de retransmettre les informations à nos organisateurs. Nous avons aussi une balise Sarsat pour la sécurité.

Ce soir la température est descendue à -40°C mais le petit vent fait chuter la température ressentie aux alentours de -50°C. Cela devient dur. Malgré 9 heures de ski entrecoupées de très courts arrêts, la progression a été faible, probablement à cause des conditions difficiles et de la dérive vers le nord-ouest.

Nous sommes inquiets, et tout retard doit être rattrapé si nous voulons atteindre notre objectif pour le 6 avril.

Après une nouvelle nuit tapie au fond de mon duvet, transie par le froid et les craquements terrifiants de la banquise qui s’ouvre et se referme en permanence, ce 2 avril est pour moi symbolique car c’est mon anniversaire, et cette marche vers le pôle est un cadeau que je me suis offert.

La journée sera marquée par des passages très délicats sur de larges chenaux d’eau très finement gelée où toutes les tensions du corps et de l’esprit tendent à inverser le sens de la pesanteur. Néanmoins, lors du premier passage, Jean-Luc, encore lui, plonge les 2 pieds dans l’eau et se rattrape vivement sur la berge. Ses Moon Boots sont heureusement étanches et il s’en sort indemne.

Si ces fractures de banquise n’avaient pas regelé, il nous aurait fallu effectuer un large détour qui nous aurait fait perdre beaucoup de temps.

Est-ce aussi ce jour-là où nous avons croisé une trace d’ours évaluée à 2 jours maximum, alors que les autorités russes ont oublié de nous fournir les fusils demandés ? Pendant plusieurs heures, j’ai scruté le paysage avec inquiétude, puis j’ai oublié, trop accaparée par le raid.

Et c’est encore après 9 heures de ski harassantes que nous montons le camp pour retrouver le havre bienfaiteur des soirées sous la tente mess. Le GPS nous indique que nous avons bien progressé.

Bientôt le pôle

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Le 4 avril, le temps change : soleil voilé et vent fort. Il faut se hâter et nous partons encapuchonnés au maximum, motivés à fond. Lorsque la pulka se coince derrière un gros bloc de glace, nous ne nous retournons même plus et nous tirons rageusement pour la décoincer. Hélas, il faut souvent revenir vers elle à moins que le copain suivant soit suffisamment proche pour nous aider.

Le vent s’amplifie. Le soleil orange se trouble tandis que l’air s’imbibe d’un voile blanc dû à la neige soufflée vers le nord. Je ne me lasse pas de regarder ce mouvement perpétuel semblable à des vagues de tulle blanc courant dans les airs. C’est la tempête.

Venant du sud, le vent facilite notre progression, mais les pauses sont ce jour-là pratiquement inexistantes, tant le refroidissement est instantané. Après 9h30 de ski, la tête ivre, le corps fourbu, nous montons le camp dans des conditions difficiles. Si la température est remontée à -34°C, le ressenti est très nettement inférieur.

Ce soir, un réchaud tombe en panne et les souffrances de chacun s’accumulent : des doigts, des orteils, des joues, un nez, gelés. Mes Moon Boots, humides, raides, ne sèchent plus, si bien qu’elles n’assurent plus leur fonction d’isolement et j’ai froid aux pieds sous la tente mess. Mais Eric arrive pour nous apporter la bonne nouvelle : nous sommes à environ 17km du pôle. C’est l’euphorie.

Le vent souffle toujours en tempête, voilant le soleil orange. Avant de m’enfoncer sous la tente glacée, je contemple ce monde irréel où l’être humain n’a pas sa place et qu’il faut absolument laisser vierge de sa beauté originelle.

Au réveil, il fait -26°C, le ciel est dégagé mais le vent souffle toujours furieusement. Nous sommes à la latitude 89°52’. La dérive nous a donc rapprochés d’une minute du pôle pendant notre sommeil, soit 1,852km. Le pôle serait-il pour ce soir ?

Stimulés par la proximité de l’objectif, un soleil chaque jour un peu plus haut et le vent venant de l’arrière, nous filons sur la glace moins accidentée à cette latitude extrême.

Vers 21h, heure locale, nous approchons du but et notre progression sera désormais celle de la recherche du point mythique, totalement éphémère puisque la banquise est continuellement en mouvement.

89° 59’ 56’’ Est – 89° 59’ 58’’ Ouest… le pôle Nord géographique atteint !

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Nous sommes le 5 avril 1994, 21 heures 15 minutes (13h15 heure GMT), instant sublime où le GPS indique les chiffres magiques de la latitude : 89° 59’ 56’’ Est, puis, 89° 59’ 58’’ Ouest. Nous avons enjambé le pôle Nord et sommes en route pour le Canada ! Nous essayons vainement de capter sur l’écran le chiffre 90° mais il faut compter avec le satellite et la dérive perpétuelle.

Quant à la longitude, notre expédition a débuté à 100° Est pour finir à 83° Est suite à la dérive, puis 73° Ouest après avoir traversé le pôle. Mais peu importe, puisque nous sommes maintenant là où tous les méridiens se rejoignent.

La température est de -30°C et le vent souffle toujours très fort dans un paysage qui me paraît étrangement serein, semblable à une mer agitée, figée brusquement dans ses vagues et ses embruns. C’est l’euphorie des photos et des drapeaux pour éterniser cet instant sur le papier, mais il s’inscrit surtout dans le vécu de chacun.

Cette euphorie va inciter certains à enlever leur masque facial se gelant ainsi joues et nez. Pour ma part, gorge serrée, je retiens les larmes d’émotion qui ne doivent surtout pas couler sous peine de gelures. Ces émotions ne s’expriment pas, elles se gravent en nous. Elles sont l’aboutissement d’un idéal.

A cela, s’ajoute la fierté de faire partie du groupe des 6 premières femmes françaises à atteindre le pôle Nord géographique à ski.

Merci à Grand Nord Grand Large de m’avoir permis cela.

Mon équipement est à la limite extrême de ses réserves et il est temps de planter le dernier camp et de baliser un terrain d’atterrissage pour l’hélicoptère qui doit venir nous chercher demain.

Gérard a déjà planté sa tente, je sors la mienne, quand surgit un ronronnement lointain, comme une hallucination auditive avant l’apparition, au sud, d’un point noir. L’hélicoptère !

Stupeur, émotion. Les Russes ont suivi notre parcours et, profitant d’une météo favorable, ont tenu a venir nous récupérer dès notre arrivée au pôle, mais nous le regrettons. Par là même ils nous volaient ce dernier camp, cette dernière nuit « là-haut », au pôle, où nous voulions fêter ensemble notre victoire.

Le pilote a tiré en notre honneur un feu d’artifice, mais il a oublié le champagne. Puis il nous a congratulés pour notre réussite. Il y avait pourtant 6 femmes…

Nicole MOURY