Il y a 20 ans disparaissait Paul-Emile Victor, célèbre explorateur français et figure emblématique des terres polaires. Ethnologue, il était aussi pionnier de l’écologie, écrivain et homme d’influence hors pair. Grand Nord Grand Large lui rend hommage en publiant des extraits de ses écrits lors de ses premières expéditions au Groenland.

© Fonds Paul-Emile Victor


Regard d’explorateur

Paul-Emile Victor a vécu en compagnie d’une famille groenlandaise sur la côte est du Groenland pendant les années 1926 et 1937. Ses ouvrages ont permis de découvrir leurs habitudes, leur mode de vie, et marqué le commencement de sa longue carrière polaire.

« Le kayak… c’est pour toute la famille. C’est bien un curieux spectacle que de voir arriver un homme dans son kayak dont le pont ne dépasse guère le niveau de la mer, tant il enfonce dans l’eau. Il vient se ranger contre le rivage et s’extirpe de son trou en maintenant l’équilibre grâce à la pagaie posée à cheval sur le kayak et sur le rocher. Il est là, debout sur la terre ferme. On le croit seul. Mais une tête apparaît par le trou d’homme : sa femme qui, allongée dans l’avant du kayak, entre les pieds de son homme, a fait tout le voyage avec lui, enfilée dans ce boyau étroit et à peine assez large pour ses épaules. Les épaules suivent la tête ; puis les bras sortent du trou et les mains viennent s’appuyer sur le rebord. Et la femme s’extirpe de là, un peu comme un ver sort de son trou. Une fois sur le rocher, elle extraie de l’avant du kayak, un bébé de quelques mois, suivi par un enfant de quelques années, qui, tous deux, ont eux aussi trouvé place dans ce boyau aux pieds du kayakeur. Enfin, de l’arrière du kayak sort un garçon, ou une fille déjà plus âgé ; et parfois même, deux enfants… »

Extrait de « PEV, premières expéditions au Groenland 1934 – 1937 » – Nathan, avec l’autorisation de la famille Victor.

© Fonds Paul-Emile Victor

« Tout le monde connaît le kayak. C’est, assez généralement, un esquif destiné à l’homme seul. Mais pas partout. Dans certains secteurs (la partie centrale par exemple : baie d’Hudson et terres avoisinantes), le kayak est assez grand pour permettre le transport de toute la famille. Ailleurs, au Groenland en particulier, le kayak est parfaitement adapté à son propriétaire, qui l’a spécialement construit et ajusté à sa mesure. Il ne peut y entrer que grâce à une rétroversion accentuée du genou, à laquelle il s’est exercé dès ses premiers pas. Une fois dans son kayak, l’homme fait corps avec lui. Le moindre mouvement de l’un est répercuté sur l’autre. C’est grâce à cette unité que le kayakeur groenlandais, et tout particulièrement celui de la côte est, est probablement le meilleur du monde. Il arrive qu’il se retourne, tête en bas, accident relativement fréquent. Il faut alors qu’il sache se redresser hors de l’eau : c’est l’eskimotage. »

© Fonds Paul-Emile Victor

« L’eskimotage est la technique qui consiste, une fois le kayak retourné, la tête en bas dans l’eau, à se redresser pour reprendre la position normale verticale, la tête en haut, hors de l’eau. Elle est appliquée dans tous les clubs de kayakeurs. Mais les Groenlandais, et plus particulièrement les Ammassalimiut, sont passés maîtres dans cette technique. Ils sont les meilleurs « eskimoteurs » du monde. J’ai étudié chez eux plus de 30 façons différentes de se redresser. Depuis la méthode classique à l’aide de la pagaie, jusqu’à l’acrobatie qui consiste à se redresser à main nue, le poing serré sur une pierre, preuve qu’on n’a pas ouvert la main sous l’eau… Prouesses qui ont sauvé plus d’une vie car sous l’effet des vagues, des glaces et du vent, nombreux sont les hommes qui se retournent au cours de la chasse. »

Extrait de « Paul-Emile Victor raconte la vie des eskimos »  – Nathan, avec l’autorisation de la famille Victor.